Brecht et le burlesque sont-ils compatibles ? Le Théâtre du Réel fait ce pari pour donner corps aux personnages complexes de cette pièce. Jeanne Dark croit à la charité et à son rôle dans le combat contre la misère. Cette membre fervente d’une association syndicalo-caritative entend changer le patron des abattoirs, Pierpont Mauler, pour qu’il soulage le dénuement des travailleurs de Chicago. Mais elle découvre que le chômage et la misère entrainent une dégradation morale : « les pauvres sont mauvais ». Au fil de son parcours, Jeanne voit à l’œuvre le libéralisme qui plonge l’économie et les employés dans la tourmente. Dès lors comment lutter et vivre, entre compassion et révolte, alors que la crise fait rage ?

Ecrite par Bertolt Brecht entre 1929 et 1931, pendant la Grande Dépression, Sainte Jeanne des abattoirs est une fresque implacable sur l’Amérique à un tournant du capitalisme. Ce texte nous parle au présent de crise financière, de la violence d’un système qui broie l’être humain. Avec ce spectacle, le Théâtre du Réel poursuit le parcours de création engagé avec Infâmes ! sur les rapports femmes/hommes, dont le déséquilibre s’aggrave encore lors des périodes de troubles économiques.



Note de création

Visuel Sainte Jeanne - 2015Le Théâtre du Réel ouvre un second volet de son parcours de créations sur les archaïsmes persistants dans les rapports Femmes/Hommes. Sainte Jeanne des abattoirs offre l’opportunité à l’équipe de création du Théâtre du Réel de porter à nouveau sur scène l’écriture complexe et précise de Bertolt Brecht avec l’intuition que ce texte peut révéler les origines des pistes explorées avec Infâmes ! (2014). Cette pièce, parmi les thèmes qu’elle aborde, donne à voir et d’une manière juste le rôle du paternalisme dans le déséquilibre des rapports entre les femmes et les hommes, et ses conséquences sur la société, particulièrement à l’époque moderne avec le développement sans bornes d’un capitalisme effréné.



Présentation du texte

Membre des Chapeaux noirs, avatar théâtral d’une Armée du Salut, Jeanne Dark croit à la pitié et à son rôle dans le combat contre la misère. Elle entend faire appel aux bons sentiments du roi de la viande, Pierpont Mauler, pour soulager la pauvreté des travailleurs de Chicago. Mais elle découvre qu’en fait le chômage et le dénuement entraînent une dégradation morale : « les pauvres sont mauvais ». Dès lors comment composer entre compassion et révolte alors que la crise fait rage ?

Ecrite entre 1929 et 1931, en plein dans la Grande Dépression, Sainte Jeanne des abattoirs est une fresque implacable sur l’Amérique au tournant des années 1930, la crise, la violence d’un système qui broie l’être humain. Théâtre de la parabole bien plus que théâtre didactique, les contradictions qui traversent chaque individu sont exposées dans un équilibre subtil et sans manichéisme. En choisissant une femme éperdue de religion comme personnage central rencontrant la crise économique, Bertolt Brecht invite chacun-e à s’interroger sur sa place et celles qu’il donne aux autres au sein de la société, une position et un rôle conditionnés en grande partie par son sexe.



Le projet

LBourse de Chicagoe point de vue du Théâtre du Réel sur Sainte Jeanne des abattoirs s’établi à partir de la sexualisation, au premier abord manichéenne, des rôles et des postures sociales entrainant leur positionnement politique. Jeanne, une jeune femme pleine de bonté, se dresse face à Mauler, l’homme d’affaire industriel appliquant les principes de l’entreprise libérale. En faisant ressortir dans la mise en scène le fait que le personnage principal incarnant la bonté est une femme, le Théâtre du Réel prolonge sa quête de l’élément originel encore dissimulé qui fonde le déséquilibre des rapports Femmes/Hommes, et s’interroge sur son lien avec les inégalités sociales et économiques exacerbées en période de crise. A l’image du combat pour la justice et l’émancipation des travailleurs de Chicago, vers lequel s’oriente peu à peu Jeanne, l’arrivée des femmes aux différents pouvoirs pourrait-elle transformer le libéralisme et la violence qu’il nous fait vivre dans les rapports sociaux ? Ou son fonctionnement inégalitaire est-il inhérent à l’espèce humaine, au-delà de la distinction des sexes, les plus faibles étant naturellement écrasé-e-s par les plus fort-e-s ?



La démarche

Le Théâtre du Réel investira les pistes de Sainte Jeanne des abattoirs dans une succession d’étapes de travail. Une dramaturgie concrète, liant approche intellectuelle et mise en pratique sur le plateau mettra à l’épreuve les partis pris de mise en scène. Ces mises en situation viseront également à inventer les procédés de jeux les plus aptes à l’incarnation des personnages. L’étalement des étapes de travail sur un an et demi permettra de prendre de la distance sur chacune d’entre elle et offrira la place et le temps à une réflexion hors cadre et sans prise de décision immédiate.

Dans un premier temps, l’équipe de création travaillera à la construction des personnages à partir, mais hors du texte, sur la base des situations écrites par Brecht. Cette étape, menée de manière collective, conduit chaque comédien-ne à se saisir à tour de rôle des personnages pour en proposer une forme, pour reprendre et faire évoluer celles proposées par les autres membres de l’équipe de création. A force d’interactions, l’existence des personnages s’affine et s’universalise. Cette étape installe les personnages dans le corps des comédiens qui portent au mieux le texte.

Dans un second temps, les recherches en plateau menées sur les situations du texte avec les personnages ainsi élaborés aboutiront à la distribution. Ces explorations permettront par exemple de déterminer si les personnages féminins et masculins seront joués de manière indéterminée par des hommes comme par des femmes, si chaque comédien-ne pourra jouer plusieurs personnages, y compris de sexes différents, ou si la distribution sera classique. Cet élément clef du spectacle posera ainsi la question de l’emploi ou non de masques, d’éléments de costumes ou d’accessoires pour fixer les personnages que les comédien-nes pourront se transmettre. Cette seconde étape sera également celle de l’approfondissement des relations entre les divers protagonistes. Le propos de certaines scènes, notamment celles de foules plus ou moins nombreuses, conduira à développer une dimension chorale et chorégraphique. Pour d’autres situations, ce seront des techniques circassiennes que l’équipe de création emploiera pour montrer la dextérité dont certains protagonistes peuvent faire preuve dans la manipulation d’objets… et de personnages.

La création de chansons et de musiques interviendra dans un troisième temps. Les songs, propres à la dramaturgie brechtienne absente dans cette pièce, seront écrits à partir du texte de Sainte Jeanne des abattoirs, dans un style et une esthétique rock. De la violence brute aux ballades, cette musique offre toutes les possibilités d’exprimer les tensions de la pièce, mais aussi de soutenir les moments où les personnages (se) racontent. De la lassitude, voir du désespoir, à la révolte, souvent violente, en passant par la tendresse la plus touchante, le rock et ses multiples influences permettent l’expression de toutes ces émotions, également présentes dans le texte de Brecht, de manière moderne et populaire.

La réalisation de vidéos et leur intégration sur le plateau seront définies dans un quatrième temps. Avec une perspective documentariste, ces vidéos pourront donner à voir des scènes de Sainte Jeanne des abattoirs, faire ressortir des aspects du texte et créer des fenêtres sur notre société contemporaine. Elles pourront notamment ouvrir sur l’actualité du déséquilibre des rapports Femme/Hommes et celle de la crise dans toutes ses dimensions, économiques et sociales, individuelles et familiales. L’utilisation d’un tulle pour les projections offrira la possibilité aux comédien-nes de jouer devant comme derrière, et aussi à travers ces vidéos, multipliant les niveaux de lectures. Cet élément de scénographie permet également d’accueillir des images projetées créant des lieux scéniques différents.

Le Théâtre du Réel sera rejoint sur ces derniers postes par plusieurs collaborateurs artistiques extérieurs pour enrichir l’équipe de création en matière de musique, de chorégraphie et de vidéo.

Chaque étape de travail peut donner lieu à des instantanés, des propositions artistiques autonomes, étapes et formes intermédiaires vers le spectacle en grand format. Ces moments ouvrent des espaces de dialogue avec les publics sur les partis pris développés par la compagnie et viennent ainsi nourrir et développer la réflexion sur la création. Les instantanés sont porteurs de formes du spectacle pouvant être jouées dans des lieux autres qu’un théâtre tels qu’une place publique, une salle de classe, une bibliothèque ou un bistrot.



Parcours de créations 2013-2015 : le déséquilibre des rapports Femmes/Hommes

Le Théâtre du Réel poursuit sa démarche de création en abordant le déséquilibre des rapports Femmes/Hommes et ses répercussions sur notre société.

La quête de l’élément fondateur et dissimulé du déséquilibre des rapports Femmes/Hommes

Droit de vote pour les femmes, féminisation du monde de l’entreprise, droit à l’avortement, accession à des femmes à des postes à responsabilités, congés paternités, effort pour la parité des représentants politiques… ; la lutte pour l’égalité des sexes, portée essentiellement par les femmes, a permis de faire évoluer notre société à l’origine patriarcale, devenue la plupart du temps machiste. Mais au-delà de ces avancées civiques et de l’évolution des comportements, l’emprise des hommes sur les femmes persiste. Elle est profondément intégrée à nos manières d’agir et de penser. Cette domination est décriée quand elle s’exerce de manière violente ou visible mais elle s’exprime au quotidien dans les vies professionnelle, privée et publique des femmes. Quel élément dissimulé entre nature et culture fonde le déséquilibre des rapports Femmes/Hommes ? Quelles formes peut prendre ce déséquilibre en faveur des hommes et quelles résistances oppose-t-il à l’égalité des sexes ? A quels rôles, espaces et types de relation entre les femmes et les hommes conduit-il ? Quelle pourrait être l’origine de ces rapports inégalitaires, et de quelles manières se transmettent-ils et se transforment-ils d’une génération à l’autre ?

Le Théâtre du Réel, en quête de cet élément fondateur et indicible, souhaite questionner le déséquilibre des rapports Femmes/Hommes pour nourrir son travail artistique. Ce parcours de créations réunira recherche et expérimentations collectives de plateau pour explorer avec les publics les situations évidentes ou apparemment anodines, insupportables mais parfois rassurantes, décalées, surprenantes et mêmes comiques, des rapports entre les sexes. L’objectif de ce parcours de créations n’est pas de faire l’inventaire des inégalités qui persistent entre les hommes et les femmes, ni de cautionner une espèce de statu quo actuel, ni même de réduire à quelques réponses mais de questionner. L’ambition de ce parcours de créations est de proposer des spectacles capables de toucher, d’interroger et faire s’interroger, chaque spectatrice et spectateur sur ce qui serait cet élément fondateur, en utilisant également le rire comme élément propice à la prise de distance et au regard lucide.

Un parcours de créations en deux volets

Le Théâtre du Réel suivra un processus de création qui croise recherche de formes nouvelles, écriture collective de plateau et espaces de dialogue avec les publics. Ce parcours en diptyque passera par plusieurs instantanés, des propositions artistiques pouvant s’élaborer en discussion avec les partenaires.

Le premier volet de parcours débutera par travail de réflexion et de collecte de matériaux (textes de théâtre, vidéo, essais, improvisations, témoignages). A partir de cette base, des expérimentations de plateau seront menées et conduiront à la création au printemps 2014 d’un spectacle laboratoire : Infâmes !.

Le second volet de ce parcours conduira à explorer des pistes révélées lors du travail d’Infâmes ! au regard de Sainte Jeanne des abattoirs de Bertolt Brecht, et avec la méthode de construction collective des personnages hors et dans le texte. L’aboutissement de ce second volet est programmé pour la saison 2015/2016.



Équipe artistique

Yves Doncque – Metteur en scène, directeur artistique
Mathilde Vieux-Pernon – Assistante à la mise en scène
Bertolt Brecht – Auteur
Gilbert Badia avec la collaboration de Claude Duchet – Traduction
Monique Duffey – Traduction littérale de travail
Lucas Bernardi – Comédien
Mathilde Desmoulins – Comédienne
Michel Deleuze – Comédien
Bérénice Doncque – Comédienne
Nicolas Prugniel – Comédien
Marjorie Pace – Comédienne
Anne Bonora – Costumière
Jérémy Chartier – Régisseur général

Collaborations extérieures en cours

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté. www.arche-editeur.com

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